Le Mag Sport Auto

Interview de Jourdan Serderidis après le Wales Rally GB

Jourdan Serderidis aura été notre fil rouge tout au long de cette année. Depuis le Monte-Carlo nous le suivons après chaque manche du WRC dont il a pris le départ. L’occasion de découvrir un peu plus la vie d’un de ces pilotes qui prend part à la plus grande compétition de rallye au monde, le WRC. Pour sa première saison en WRC-2, Jourdan Serderidis termine par le mythique Wales Rally GB, l’occasion pour lui de juger de sa progression 1 an après avoir terminé son premier rallye WRC sur les terres galloises. Debriefing de ce rallye et de la saison, en exclusivité pour Le Mag Sport Auto :

Le Mag Sport Auto : 33e au général et 10e en WRC-2 au final, êtes vous satisfait de ce résultat acquis alors que le plateau était plus relevé que l’an passé ? Comment s’est passé le rallye pour vous ?

Jourdan Serderidis : Avec 18 pilotes dans l’entry list et 16 partants en wrc-2 (tous en RRC, R5 ou S2000), mes espoirs de rentrer dans les points étaient limités, et a fortiori, en regardant les noms des inscrits. Soit les ténors de la catégorie, soit des spécialistes de la surface, soit les meilleurs jeunes britanniques espoirs, soit encore le tout frais Champion du Monde et Champion d’Europe Junior. Clairement, s’il y a un intrus, c’est de mon côté qu’il fallait chercher…
J’ai effectué un test en Autriche le week end dernier avec l’aide de Freddy Loix et ce fut la clé du résultat final. On a réalisé un très bon shakedown qui nous a rassurés sur notre setup, très adapté aux conditions de glisse. La course s’est déroulée de manière attendue : trop prudent au début et loin des performances des autres, puis la confiance s’est installée et on a amélioré au fur et à mesure des spéciales, alors que nos concurrents partaient à la faute. On a terminé vraiment bien et on a eu le coup de pouce de la chance avec la sortie de Kangur à 5 km de l’arrivée.

Cette édition était pluvieuse et boueuse, dans la plus pure tradition du RAC, comment gère-t-on de telles conditions au volant ? Arrive-t-on à attaquer dans ces conditions ou est-on toujours dans la retenue ?

JS : Paradoxalement, je suis plus à l’aise dans les conditions de glisse que dans le sec. L’écart avec les meilleurs est toujours plus réduit avec les paramètres suivants : distance courte, tracé technique, grip faible. Dès qu’il pleut, je me sens mieux et j’ai envie d’attaquer !

L’ES12 a été neutralisée après le passage des WRC, pouvez-vous nous en dire plus ? Certaines sources affirment qu’Evans aurait touché un Marshall, est-ce vrai ?

JS : En effet, un Marshall a reçu une pierre, probablement une projection venant d’une voiture de course. La spéciale a été neutralisée pour évacuer le blessé.

Le Wales Rally GB se déroule majoritairement sur des routes privées, cela a-t-il un impact sur l’ambiance du rallye et le nombre de spectateurs aux bords des spéciales ?

JS : C’est un sujet délicat. D’une part, emprunter ces routes de forêt, c’est un gage d’un parcours absolument exceptionnel, pittoresque, vraiment féérique. L’une des plus belles régions du monde. Je peux me tromper mais j’ai eu le sentiment qu’il y avait nettement moins de monde qu’en 2013. La spéciale de Chirk Castle avait attiré l’année passée une foule immense. Et cette année, la spéciale était totalement déserte. J’ai entendu parler des prix affolants demandés pour ces spéciales. Je ne suis pas le spécialiste de l’événementiel, mais je pense que les organisateurs se sont vraiment fourvoyés en pratiquant ce genre de tarif, quel que soit l’aspect exceptionnel du spectacle.

Sur quelle(s) spéciale(s) avez-vous pris le plus de plaisir à piloter lors de ce Wales Rally GB ?

JS : Alven 2, l’avant-dernière spéciale. J’ai passé un cap une fois encore sur cette spéciale, en me montrant plus agressif et en laissant glisser plus la voiture. Comparativement aux autres, c’est ma meilleure performance en rallye. J’ai pris beaucoup de plaisir sur cette spéciale. De plus, nous avions une alerte pour pression d’eau insuffisante depuis la spéciale précédente, et un voyant oblitérait mon rapport de vitesse engagé. Cela ne m’a même pas perturbé… 🙂

18e en WRC-2 pour votre première saison en WRC et avec un plateau plutôt relevé, quel bilan tirez-vous de cette saison 2014 ?

JS : La première chose qu’il convient d’analyser, c’est l’évolution des montures en wrc2 depuis 2014 : les voitures de production se sont raréfiées pour laisser la place aux R5, RRC et S2000. Tous les concurrents sont bien équipés, ont des moyens équivalents ou largement supérieurs aux nôtres. Les RRC sont un cran au-dessus en termes de fiabilité, robustesse, légèreté et couple. Restent le talent et l’expérience : je n’ai ni le premier, ni encore le second. Il faut être réaliste. J’ai compensé par mes qualités : le courage, l’abnégation et parfois le cerveau, pour profiter des circonstances. Dans ces conditions, finir 18è au Championnat, c’est l’exploit sportif et en général le projet le plus fou que j’ai accomplis dans ma vie. Ni plus ni moins.

7 rallyes cette saison et 5 fois dans le top10, c’est positif pour votre première saison, vous attendiez-vous à cela au début de l’année ?

JS : Cela dépend vraiment du nombre d’inscrits, du niveau de la concurrence et finalement d’un sens tactique dans le choix des épreuves disputées. Le point pris au Pays de Galles a plus de valeur que les 6 points pris en Alsace. Les 8 points obtenus à la régulière en Australie mais perdus en raison du bris d’alternateur entre le finish et le podium auraient même pu rendre les chiffres encore meilleurs mais au vu du niveau de compétitivité, des plateaux présentés, de la difficulté des épreuves, je pense qu’il n’était pas raisonnable de viser plus haut, en fonction de mon niveau fin 2013.

serderidis_walesrallygb2014

En début d’année vous espériez prendre 50 points, finalement vous en avez 21, êtes vous déçu de ce résultat ou peut-être trop optimiste en début de saison ?

JS : J’ai clairement sous-estimé le niveau des plateaux et également la difficulté des épreuves. Quand on est assis derrière son écran, on se dit qu’on est capable de le faire, mais quand on est dans la course, quand on voit la maîtrise des concurrents, leur expérience, les moyens déployés par les teams, on se rend réellement compte que l’on est en Championnat du Monde. Le WRC. Pas un rallye autour de l’église du village…
A cela s’ajoute le nombre de participants. Le WRC2 a du succès et les points sont plus chers qu’en 2013.

Lors de notre premier interview, vous nous aviez annoncé que vous ne seriez plus le même à la fin de la saison, comment est le Jourdan Serderidis au lendemain de l’arrivée du dernier rallye de l’année ?

JS : On en a justement parlé hier soir avec Fred (Frederic Miclotte, ndlr) en se rappelant cette phrase. C’est une métamorphose : au MonteCarlo, j’étais littéralement tétanisé lors du shakedown et des premières spéciales, alors que ce week-end, j’étais totalement détendu sur toutes les spéciales. Physiquement, j’ai aussi beaucoup progressé, notamment en résistance. Techniquement, j’ai progressé par palliers : sur terre, avec un premier pallier en Australie puis un autre, plus considérable ici au Pays de Galles. Sur l’asphalte, en Catalogne, dans l’aspect des trajectoires et surtout du système de notes. C’est très gratifiant de se sentir progresser. Maintenant, je suis certain que certains jeunes évolueront plus vite que moi. Ou partiront avec un niveau déjà plus élevé. Mais voilà, à chacun son rythme. Ce qui compte, c’est de continuer à progresser, de vouloir progresser, et de travailler en conséquence. C’est beau de claironner qu’on veut être professionnel en rallye mais cela ne vient pas tout seul et certainement pas uniquement avec le talent. Il faut TOUT ! Moi, mon exemple, c’est Stéphane Lefèbvre : il est jeune, talentueux, motivé, sympathique, modeste, travailleur, intelligent et passionné. C’est lui l’exemple pour tous les jeunes. Au début d’année, après une journée de rallye, je ne pensais qu’à tomber dans mon lit pour dormir les 5 ou 6 heures avant de repartir pour la deuxième journée. Ce week-end, samedi soir, à 22h30, j’ai repassé en video les 2 spéciales du dimanche pour être prêt. J’ai 50 ans, je roule pour le plaisir mais je veux y arriver. Je veux obtenir le crédit auprès des meilleurs dans ma catégorie et je ferai tout pour atteindre mon objectif.

C’était donc votre dernière course au volant de la Fiesta R5, avez vous eu un petit pincement au cœur ? Quels furent les meilleurs moments et les moins bons au volant de cette auto ?

JS : Tout d’abord, l’idée du team est de garder la Fiesta, qui servira certainement à nos pilotes-clients en 2015. La voiture reste donc près de nous, avec son kit R5+ qui est une arme redoutable pour les épreuves régionales. Sinon, j’espère que ma nouvelle monture sera aussi agréable et facile à conduire. Les moins bons moments furent sans doute nos abandons, en Suède sur perte du bouchon de collecteur à 2 spéciales de l’arrivée et en Australie, sur la mauvaise réception du jump, 500 m avant le finish. Je retiens aussi le passage de sanglier au shakedown du Monte Carlo, où je me suis demandé si cela valait la peine de démarrer le rallye, avec un véhicule inconduisible.
Mes meilleurs moments : ma deuxième place au Rallye de Luxembourg, qui n’est pourtant pas non plus un rallye autour de l’église du village. Et, last but not least, cette fameuse spéciale du GB Wales, Alven 2, où je me suis dit, en pleine spéciale, que j’étais devenu un… pilote.

Quels sont vos objectifs et vos espoirs pour la saison 2015 ?

JS : Faire mieux qu’en 2014. Descendre en dessous des 3s/km par rapport aux meilleurs en WRC-2. Progresser encore dans tous les domaines. Et gagner une course. Je mettrai certainement une priorité au Rallye de Luxembourg en 2015 et je préparerai cette course pour la gagner.
Parallèlement, faire en sorte, avec Fred, que notre structure, J-Motorsport, fournisse à ses clients un service de qualité tout en restant bénéficiaire.

Le calendrier de la saison prochaine est identique à celui de cette année, que pensez-vous de ce fait ? Faites vous partie de ces pilotes qui sont pour le retour du Safari – Kenya au calendrier du WRC ?

JS : Je n’ai pas un avis tranché sur la question. J’ai fait l’Australe l’année dernière et c’était un très beau rallye. Je ferai certainement le Mexique en 2015. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’augmenter les budgets des concurrents avec ce type d’épreuves : cela risque de réduire le nombre de participants…

Mikko Hirvonen quitte le WRC à l’issue de ce Wales Rally GB 2014, un petit mot sur le sujet ?

JS : Je ne l’ai pas très souvent cotoyé cette saison et Mikko est une personne très réservée, au contraire d’autres pilotes comme Thierry Neuville ou Sébastien Ogier, avec qui j’ai eu de chouettes discussions, sur des sujets très variés (…). J’ai cru voir en Australie (car je roulais avec M-Sport) que Mikko ressentait un coup de blues, pour une raison ou pour une autre. C’est un grand champion qui termine en beauté, avec un magnifique résultat sur son dernier rallye. Sincèrement, je ne suis pas certain qu’il ne reviendra pas. Mais c’est un sentiment personnel et cela n’engage que moi.

Un grand merci à Jourdan Serderidis pour nous avoir consacré tout ce temps durant la saison. En lui souhaitant, par avance, le meilleur pour sa nouvelle saison avec le J-Motorsport et la Citroën DS3 R5 !

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le Mag Sport Auto

GRATUIT
VOIR